Cela avait duré trois mois. Trois mois à ne plus penser à autre chose qu’à des questions basiques qui se résumait à manger/dormir. Plus de contact avec les autres, plus de questions, plus de sorties, plus de responsabilités. Toujours de la douleur, de la culpabilité, des regrets et des cauchemars qui le réveillaient en pleine nuit, le laissant en nage. L’un d’eux revenait régulièrement. Valérie le hantait. Elle s’avançait vers lui, nimbée d’une robe vaporeuse blanche, un petit paquet de couvertures entre les bras. Elle lui souriait tout en s’approchant, lui parlait de leur brève vie commune. Puis elle lui montrait ce qu’elle tenait entre ses bras et il hurlait d’horreur. Le bébé était squelettique, le visage couvert de sang et criait à tue-tête qu’il l’avait abandonné. Tout lui semblait si réel qu’il s’étonnait chaque fois, quand il allumait la lumière de la chambre miteuse qu’il avait loué, de se retrouver seul. Et ce sang… Il ne comprenait pas pourquoi il y avait autant de sang sur le bébé.
En général, il quittait le motel dès le lendemain pour une nouvelle destination. Il avait parcouru ainsi une bonne partie de la côte Est, avait évité la Floride à cause d’une vieille histoire pour atterrir à la Nouvelle-Orléans. Il était resté près de deux semaines dans le quartier du Vieux Carré, se saoulant dès que sa précédente gueule de bois était passée pour éviter de rêver. Il vivait dans un état semi comateux qui lui convenait parfaitement, jusqu’à ce qu’il se retrouve en prison après une bagarre dans un bar. Il y avait passé la nuit, incapable de dormir à cause d’un compagnon de cellule un peu trop ronflant, et avait eu une vision peu brillante de son avenir. Il avait été libéré au petit matin et avait erré dans la ville jusqu’à atteindre le port. La ligne pure de l’horizon avait semblé l’appeler. Des mouettes volaient dans un ciel bleu parfait, sans un seul nuage. Une brise salée avait joué avec ses boucles brunes. Il s’était senti revivre et avait su d’instinct ce qu’il avait à faire. Trouver un bateau n’avait pas été le plus difficile. Il avait encore assez d’argent pour acheter un voilier d’une douzaine de mètres. Une affaire intéressante puisqu’il possédait l’équipement nécessaire pour de longs voyages. Son ancien propriétaire l’avait mis en vente le matin même car son père s’était perdu en mer et le bateau lui rappelait trop de mauvais souvenirs. A en juger par son apparence, Simon avait compris que le jeune homme n’avait pas du tout le pied marin. Un coup de chance du destin ? Oui, Simon l’avait réellement cru en découvrant le nom du voilier, La belle Rousse, qui lui fit inévitablement fait penser à Valérie. Si elle était avec lui, il ne risquait rien à prendre la mer. Il était rapidement allé chercher ses affaires à son hôtel et prit une douche avant d’aller acheter vivres et eau potable pour plusieurs semaines. Il avait aussi trouvé une carte, vérifié la trousse de secours, les fusées de détresse et l’état général du bateau. Le diriger n’était pas un problème en soi. Simon avait déjà navigué au cours de ses pérégrinations et le voilier était entièrement automatisé, de sorte qu’un homme seul pouvait le manœuvrer sans effort.
Six heures après avoir acheté son voilier, Simon prenait la mer en direction des Bahamas. Il franchit le détroit de Floride en trois semaines, prenant son temps et maîtrisant parfaitement son bateau. La belle rousse répondait aux moindres de ses ordres et il laissait le plus souvent le pilote automatique, profitant de sa solitude pour pêcher, rêvasser sur le pont ou choisir sa prochaine destination sur sa carte. Il lui fallut encore une semaine pour arriver à Haïti. Il fit escale quelques jours à Port-au-prince, racheta les vivres qui lui permettraient d’atteindre sa prochaine destination : L’Europe. Il n’avait pas de but précis. Il savait juste que la mer l’appelait et que rien ne l’empêchait de répondre à cet appel. Les vents avaient été cléments jusqu’à ce jour et Simon ne doutait pas que son voyage se passerait bien. Valérie veillait sur lui. Il n’avait fait aucun cauchemar depuis qu’il avait embarqué.
Chaque jour, il prenait des informations sur le temps, les courants, du central météo. Les rencontres furent rares mais cela ne déplaisait pas au Suisse qui semblait quelque peu associable avec ses cheveux longs, noués par un morceau de tissus, et sa barbe (il ne se rasait plus depuis son départ). Des dauphins croisèrent sa route plusieurs fois et arrachèrent des larmes de joie à Simon. Il se contentait de choses simples, menait presque une vie d’ascète depuis son départ et cela lui apportait plus de plaisir qu’il ne l’aurait cru.
Au bout de trois mois, il atteignit le détroit de Gibraltar qui sépare l’Espagne du Maroc. Il profita d’une escale à Malaga pour refaire ses provisions. Il lui restait peu de vivres même si se nourrir ne constituait pas une priorité pour lui. Malgré son désœuvrement, il lui arrivait souvent de ne pas déjeuner et de se contenter d’un repas abondant par jour. Il réfléchissait beaucoup à ce qu’avait été sa vie, remettait certains de ces choix en question. Largo lui manquait terriblement mais il n’aurait pas remis les pieds à New York pour tout l’or du monde. Il était heureux sur son voilier, faisait corps avec la mer et se sentait un autre homme. L’Espagne lui plu énormément. Il y resta trois jours pour visiter la Costa del Sol. Il évitait les touristes comme la peste, découvrant une Espagne plus typique. La mer le rappela à elle et Simon s’embarqua pour une nouvelle destination. Il longea la côte espagnole, s’arrêtant à Alicante, Valence et Barcelone. Cette dernière ne lui plut pas, elle lui rappelait trop une autre grande ville. Il fit escale en France, à Marseille. Il visita le vieux port et Notre-Dame de la Garde qu’il avait repéré plusieurs heures avant son arrivée. Cette grande « tache couleur or » qui reflétait le soleil l’avait longuement intrigué. Il n’y passa que deux jours avant de reprendre la mer en direction de la Corse. L’île de beauté le ravit avec son paysage mêlant montagnes et plages. Deux semaines plus tard, il était en Italie. Il longea la côte en s’arrêtant à Rome, Naples et Messine dont il traversa le détroit. C’est en pénétrant dans la mer Ionienne qu’il comprit le but de son périple. Il poursuivit sa route en passant le canal d’Otrante pour rejoindre la mer Adriatique. Son voyage, commencé près de huit mois plus tôt, s’acheva quand il accosta une île de l’Adriatique qui n’était répertoriée sur aucune carte, mais où il était venu de nombreuses fois avec Largo : Sarjevane.
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