Cela faisait un bout de temps que je n'avais pas écrit pour cette série mais Kerensky m'a titillé ces derniers temps alors... bonne lecture ^^
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Pyrrhonisme *
C’est étrange, c’est seulement en arpentant ce couloir d’hôpital jusqu’à sa chambre que je prends conscience des changements qui se sont, et qui vont, s’opérés dans mon existence et du fait que j’aurais du être là, avec elle au lieu d’être à l’autre bout du monde avec mon capitaliste de patron. Il a beau avoir un jet rapide, on ne parcourt pas la moitié de la planète en deux secondes. Je le sais. Elle le sait. Et je sais aussi qu’elle ne dira rien, ne me fera aucun reproche alors qu’elle en aurait tout à fait le droit car je savais ce qui allait arriver mais j’ai choisi de partir. Mon travail, ai-je prétexté, comme si cela expliquait tout. La réalité, c’est que j’avais besoin d’un peu d’espace, de prendre du recul par apport à elle, à moi. L’a-t-elle compris ? Je ne le sais pas mais une fois de plus elle a accepté ma décision sans mot dire. Je ne la mérite pas. Je le lui ai déjà dit une fois mais elle s’est contentée de me sourire, un sourire tel que je n’en avais pas eu depuis des années. Je crois que la dernière personne qui m’a sourit ainsi c’était ma mère alors que j’étais encore enfant. C’est étrange mais depuis quelques semaines je pense souvent à elle, à eux, mes parents. Nul doute que j’ai du les décevoir alors qu’ils avaient mis tant d’espoirs en moi. Ils étaient sans doute persuadés que le fait d’entrer au KGB allait me procurer une vie confortable et paisible. S’ils avaient su, m’auraient-ils quand même vendu à cet homme qui passait, de village en village, pour recruter de jeunes garçons ? Je n’aurais, hélas, jamais de réponse à cette question. Je les ai perdus, comme j’ai perdu, au fil du temps, tous ceux que j’aimais.
Quand je l’ai rencontrée, mon premier réflexe a été de la fuir. Je ne voulais plus souffrir. Marissa avait sonné le glas de ma vie amoureuse. A quoi bon s’investir de nouveau, croire que les choses seront différentes alors que l’on sait, que l’on sent, qu’il n’en sera rien. Si Marissa n’était pas morte dans l’incendie de son appartement, elle l’aurait probablement été de mes mains. La trahison est une chose que je ne peux pas pardonner, pas de la part d’une personne que j’aime. Je suis entier, exclusif, égoïste même quand je suis amoureux. Mais revenons à elle, ses immenses yeux verts s’étaient posés sur moi depuis l’instant où j’avais pénétré dans ce restaurant. Je l’avais senti et avais daigné croiser son regard durant quelques brèves secondes. Elle était jolie. C’était la première chose qui m’était venu à l’esprit. Je n’avais guère pu poursuivre mon examen car Largo avait réservé une table à l’étage des VIP et je me devais de les suivre pour fêter l’anniversaire de Joy. J’imagine aisément ce que ressentent les ennemis de Superman, ce héros capitaliste par excellence, quand ce dernier les passe au rayon x. J’avais l’impression que son regard me transperçait et surtout m’enveloppait d’une douce chaleur que je n’avais plus ressentie depuis longtemps. J’aimais cette sensation mais en même temps elle me dérangeait car elle risquait de percer la carapace que j’avais eue tant de mal à rebâtir. Les choses en sont restées là. Quand nous sommes redescendus, elle avait disparut. Il n’y avait plus aucune trace de sa présence à tel point que je me suis demandé si je ne l’avais pas rêvée. Les autres n’ont rien remarqué, trop occupés à décider de ce que nous allions faire du reste de la soirée. J’ai décliné leur offre, je n’avais aucune envie de passer le reste de la soirée dans une boîte de nuit. Le bruit de ce genre de lieu m’insupporte vite, je ne les fréquente que lorsque je n’ai pas le choix. J’ai donc pris congé de Joy et des autres, après lui avoir souhaité de nouveau un bon anniversaire. Je savais que mon cadeau l’avait touché, même si elle s’était appliquée à garder un visage neutre. Cette vieille édition d’Alice au pays des merveilles lui rappelait sa mère, elle lui en lisait un passage chaque soir avant qu’elle ne s’endorme. Elle s’était laissé aller à me confier cette information personnelle un soir où elle ne se sentait pas bien. Je lui avais remonté le moral à coup de vodka, en échange, elle m’avait fait quelques confidences. J’étais donc rentré chez moi, songeant à cet ange roux qui avait croisé mon chemin et réussi à troubler la paix de mon âme d’un simple regard.
Je ne l’ai revue qu’une semaine plus tard, dans les locaux du groupe. J’avais inconsciemment gravé son image dans mon esprit, aussi n’eus-je pas de mal à la reconnaître quand je croisais la nouvelle secrétaire de Cardignac. Ce dernier ne m’avait pas vu sortir du bureau de Sullivan et s’amusait, avec un plaisir pervers, à lui donner divers ordres tout en avançant à grands pas dans le couloir, faisant mine d’ignorer la pile de dossier qu’elle portait et qui l’empêchait de noter ses consignes. Il stoppa et se retourna brusquement.
— Je ne pense pas que vous resterez longtemps parmi nous, lâcha-t-il dédaigneusement, si vous n’êtes pas un peu plus dégourdie.
— Désolée monsieur, bredouilla-t-elle gênée.
— Je n’ai pas besoin de vos excuses, j’ai besoin de collaborateurs efficaces, mademoiselle Beaumont.
— Mais je…
— Je reviens dans deux heures, déclara-t-il en se dirigeant vers l’ascenseur et la bousculant volontairement.
Un sourire vicieux s’était affiché sur le visage du Français quand elle avait laissé échapper les dossiers qu’elle portait mais il disparu dès qu’il m’eut dans sa ligne de vision. Je lui lançais un regard glacial tandis que les portes se refermaient lentement sur lui. J’eus la sensation de rejouer la même scène que quelques mois plutôt lorsque je l’aidais à ramasser ses papiers. Elle osa à peine lever les yeux sur moi et me remercia du bout des lèvres. Rien à voir avec la femme pleine d’assurance que j’avais croisé dans ce restaurant pourtant c’était elle, j’en aurais mis ma main à couper. Elle m’abandonna rapidement pour retourner à son poste. Je la suivais des yeux, ne pouvant m’empêcher de contempler ses formes moulées dans un tailleur beige très simple. Le hasard voulu qu’elle ait une panne de voiture ce soir-là. Elle était restée assez tard pour rattraper le retard accumulé dans la journée, Cardignac ne lui avait laissé, j’en étais certain, aucun répit et elle n’avait dû pouvoir réellement travailler qu’après son départ. De mon côté, j’avais décidé de m’accorder une soirée de « repos ». C’est à dire que, pour la première fois de la semaine, j’allais regagner cet appartement vide où je ne m’étais quasiment jamais senti à l’aise. Une fois sorti de l’ascenseur, à l’étage du parking, j’entendis d’abord une portière claquer violemment, un cri de frustration prononcé par une voix féminine et enfin des pleurs. Ces derniers m’auraient fait immédiatement fait fuir si mon âme de gentleman n’avait pris le dessus. Je déteste les larmes, je ne sais pas comment consoler, que dire à la personne qui pleure. Tout ce qui me vient toujours à l’esprit c’est que je serais mille fois mieux ailleurs. Pourtant, ce soir là, j’ai cherché la provenance de ces pleurs et je l’ai trouvé à quelques mètres de moi. Elle avait détaché son abondante chevelure qui encadrait son visage baigné de larmes. Dès qu’elle s’est aperçue qu’elle n’était plus seule, elle s’est redressée et a rapidement essuyé ses yeux.
— Est-ce que… ma voiture refuse de démarrer, expliqua-t-elle en reprenant contenance, est-ce que vous vous y connaissez en mécanique ?
Je ne savais pas quoi répondre. Je n’étais pas un pro mais j’avais quelques notions, gracieusement inculquées par le KGB, pour résoudre les problèmes simples. Je me laissais le temps de la rejoindre pour répliquer.
— Je peux toujours regarder.
C’était court, simple et terriblement froid, du moins est-ce ce l’impression que j’ai eue mais elle n’a pas semblé en prendre ombrage. Je jetais donc un œil sous le capot de sa Cadillac qui me semblait être une voiture de collection. La sentant m’observer, je décidais de reprendre la conversation. J’avais pris des habitudes d’ours mal léché qu’elle me poussait, inconsciemment, à abandonner.
— Elle est de 1970 ?
— 1960. Elle appartenait à mon père qui n’avait quasiment pas de problème avec elle mais depuis sa mort…
— Je suis désolé, répondis-je en voyant qu’elle se murait dans un silence prolongé.
— Vous n’y pouvez rien.
— Je crains de ne rien pouvoir faire non plus pour votre voiture. Le démarreur est HS.
— Et merde, voilà comment terminer une journée pénible en beauté ! Excusez-moi, reprit-elle aussitôt, vous n’avez pas à pâtir de ma mauvaise humeur. Merci de votre aide.
— Je n’ai rien fait, fis-je remarquer avec un léger haussement d’épaules.
— Vu l’amabilité des trois quarts des employés de ce groupe, je dirais que vous avez fait beaucoup rien qu’en vous arrêtant.
Je ne sais ce qui m’a pris à ce moment-là. Mon âme de gentleman, encore et toujours sans doute. Je lui ai proposé de la raccompagner, prétextant même, quand elle refusa, que c’était sur ma route. Ce n’était pas le cas, elle habitait même à l’opposé de chez moi. Le trajet fut rapide. New York est une ville en perpétuel mouvement mais la circulation est tout de même plus fluide à certaines heures. Le silence s’est installé dans la voiture mais il n’était pas pesant, bien au contraire. J’ai eu la sensation de partager beaucoup plus de chose avec elle que si nous avions devisés longuement. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai mis de l’espace entre elle et moi. Après l’avoir raccompagnée, je ne l’ai pas revue pendant trois mois ce qui n’était pas bien difficile puisque je passe la majorité du temps dans les entrailles du groupe W. Enfin, quand je dis que je ne l’ai pas revue, le terme n’est pas vraiment exact car elle était devenue une véritable obsession depuis ce fameux soir. Je ne pouvais plus fermer les yeux sans voir son visage s’imprimer sur mes paupières, son parfum semblait s’être imprimé sur ma peau. Un des avantages de travailler au bunker, c’est d’avoir accès à la totalité des caméras du building. Je pouvais donc la suivre sur les écrans de surveillance. J’avais espionné de la sorte des milliers de personne pour préparer mes missions mais jamais ne m’étais senti l’âme d’un voyeur. Avec elle, c’était différent. J’essayai de me convaincre que je veillais sur elle de loin, que j’étais son ange-gardien pour le cas où Cardignac dépasserait la mesure, ce qu’il semblait ne pas avoir fait depuis notre brève rencontre. Il avait dû se rappeler ma menace de l’effacer purement et simplement et décider de se montrer un peu plus courtois avec elle. La vérité était autre. Il y avait quelque chose chez elle qui m’attirais, tel un papillon de nuit qui va vers la flamme tout en sachant qu’elle lui sera fatale. Pendant que je succombai à cette monomanie, Joy et Largo devenaient de plus en plus proches, s’avouant enfin ce que tout le monde savait, du moins Simon et moi, depuis des mois. Joy avait baissé sa garde et enfin accepté de vivre. Ce que je n’avais pas prévu, c’était que son bonheur tout neuf, elle désirait le faire partager ou plutôt que ses amis les plus proches le connaisse aussi. Hélas, je faisais partie de ceux-là. Joy était convaincue qu’elle pourrait me trouver la femme idéale dans ses relations et celles de Largo. Ce dernier avait jugé préférable de ne rien faire qui puisse contrarier sa charmante fiancée, ce qui était lâche et à la fois sensé. Je refusais systématiquement tout rendez-vous, au grand dam de Joy mais cette dernière n’avait pas dit son dernier mot. J’avais eu soigneusement l’intention d’éviter la soirée de Noël du groupe mais Largo et Joy en avaient décidé autrement. Je déteste les soirées de ce genre et Largo le sait mais cela ne l’a pas empêché de me forcer la main en me promettant d’équiper le bunker d’un des gadgets informatiques que je lorgnais depuis quelques semaines, idée soufflée, j’en suis persuadé, par sa douce moitié. Je suis censé être incorruptible mais je n’ai jamais pu résister à un bijou technologique dernier cri. Et puis, j’avais promis d’aller à cette soirée mais pas d’y rester plus de quelques minutes, du moins était-ce ce que j’avais cru.
La soirée battait son plein quand Joy s’est décidée à venir me tirer de mon antre où j’avais trouvé un refuge temporaire, je le savais. C’est avec un bougonnement digne de ma réputation que je consentis à la suivre jusqu’à la salle où se déroulait la fête. Je suis toujours étonné par le degré d’hypocrisie qu’est capable de fournir l’être humain. La majorité de ces gens se détestaient et prenaient habituellement un malin plaisir à s’éviter mais ce soir ils avaient tous un sourire cauteleux sur le visage. Je restais fidèle à moi-même et passais quelques minutes avec mes amis, avant qu’ils ne se dispersent dans la salle. Resté seul, je n’eus qu’une envie : retourner dans mon antre. Je m’apprêtai donc à fuir quand mon regard s’est posé sur elle. Elle discutait avec deux autres femmes, un sourire contrit sur le visage. Visiblement, elle semblait aussi heureuse que moi d’être là. Un homme vint les rejoindre et glissa son bras sur sa taille. Aussitôt un sentiment de jalousie naquit en moi, je le jugeai saugrenu et irrationnel. Elle n’était rien pour moi alors de quel droit… Je ne pouvais quitter la scène des yeux et vit, avec soulagement, qu’elle se dégageait de l’emprise de l’inconnu. Elle parla brièvement à ses deux compagnes avant de les quitter. Je la suivis tandis qu’elle se dirigeait vers son bureau, sans doute pour récupérer ses affaires et rentrer chez elle. La raison me disait de faire de même mais pour une fois dans ma vie, j’étais résolu à ne pas l’écouter. Je ne savais pas ce que j’allais lui dire ni ce que j’allais faire mais je ne pus m’en empêcher. Elle mit moins de temps que je ne l’escomptai pour prendre son sac et son manteau aussi me retrouvai-je face à elle quand elle ouvrit la porte du bureau. Une sensation de chaleur inonda mon être quand elle me sourit après m’avoir reconnu.