Jim se frotta les tempes et poussa un long soupir. Il avait passé tout l'après-midi à lire le journal de son Guide. Il était arrivé chez Martha Breen le matin, en même temps que le sheriff du coin.
Blair avait disparu depuis la veille.
Martha et Walter étaient dans tous leurs états. L'ancien chanteur était arrivé chez sa sœur quatre jours plus tôt, en compagnie de Sandburg. Il n'avait pas cherché à comprendre pourquoi exactement le jeune policier de Cascade avait tenu à l'accompagner. En entendant cela, Ellison s'était senti terriblement coupable. Lui connaissait les raisons. Les deux dernières semaines avaient été très difficiles pour la Sentinelle et son Guide.
Quand Jim était rentré du Japon et avait découvert le loft vide, il avait immédiatement pensé au pire. Son premier réflexe avait encore été d'appeler Simon, qui lui avait indiqué qu'il était sans nouvelle de Sandburg depuis trois jours. Ensuite, le policier avait pensé à Walter Breen. Il était allé directement à son hôtel, avait interrogé le personnel qui lui avait confirmé qu'un jeune homme répondant au signalement de son Guide, était venu chercher Breen et qu'ils étaient partis tous les deux.
Ellison avait d'abord hésité. La dernière fois qu'il avait retrouvé son partenaire, cela n'avait pas arrangé leur problème, au contraire. Mais il ne supportait pas le silence et l'absence qu'il ressentait au loft et il refusait plus que tout l'idée de perdre Blair. Pourtant, ce dernier avait toutes les raisons de vouloir le quitter, quand Jim considérait la façon dont il s'était comporté avec lui. Mais après ce qui s'était passé avec Lucy… La Sentinelle secoua la tête et considéra l'écran du portable de son Guide, relisant les dernières phrases de son journal.
Il était effaré de voir combien il avait fait souffrir son coéquipier. Au début, il s'était senti très mal à l'aise de plonger ainsi dans son intimité, mais il lui fallait un indice pour le retrouver. Alors, il avait laissé ses scrupules de côté et s'était comporté comme un flic. Ça, au moins, il savait faire. Pour ce qui était des relations avec autrui, il avait décidément beaucoup à apprendre.
La sincérité de Blair l'avait touché. Il se rendait compte que son Guide avait dû se forger une armure, à force de vivre avec lui. Comment en était-il arrivé là ? Avoir pour seul confident une machine ? Normalement, c'était à Jim qu'il aurait dû dire tout ce qu'il avait écrit dans son ordinateur. Sauf que c'était justement sa Sentinelle, le cœur du problème. Ma Sentinelle… Jim frémissait à chaque fois qu'il lisait ces deux mots. C'était à la fois très possessif et très… Il n'arrivait pas à le décrire. C'était comme un écho du lien qui les unissait tous les deux. Ellison disait volontiers mon Guide, mais jamais à voix haute, et surtout jamais devant Blair.
— Vous avez trouvé quelque chose ? le fit sursauter la voix de Martha Breen. Il se retourna pour la voir sur le seuil de la chambre. C'était une femme d'une soixantaine d'années, la jumelle de Walter, en fait. Elle avait dû être très belle, dans sa jeunesse, songea le grand détective.
— Non, rien de vraiment concluant, répondit-il en secouant la tête. Juste des…
Il fut incapable de terminer sa phrase.
— Vous devriez vous reposer. Si vous voulez, je peux vous préparer une autre chambre, à moins que vous ne vouliez dormir dans celle-ci.
Martha Breen tenait une sorte de pension de famille à la sortie de Old Bridge, le petit village où elle était née avec son frère et qu'elle n'avait jamais quitté, contrairement à Walter.
— Je préfère rester ici.
— Comme vous voulez, Monsieur Ellison.
— Appelez-moi Jim.
— Jim, répéta la brave femme avec un sourire. Alors, appelez-moi Martha.
La Sentinelle hocha la tête.
— A votre avis, où a-t-il pu aller ? demanda son hôtesse. Il fut étonné par cette question.
— Vous connaissez la région mieux que moi, Martha. C'est plutôt à moi de poser cette question.
— Je connais peut-être le pays, mais je ne connais pas votre ami. Il ne parlait pas beaucoup. Les deux premiers jours, il passait son temps sur la véranda, le regard dans le vide. C'était malheureux de voir un aussi beau jeune homme avec un air aussi triste.
Jim ne put s'empêcher de tressaillir. Il serra les poings et se retourna vers l'ordinateur.
— Le dîner sera prêt dans une demi-heure, l'informa Martha.
— Je n'ai pas très faim. Merci.
— Je vais prier pour que le sheriff Glenn retrouve votre ami, dit-elle encore avant de le laisser. Les prières risquaient de ne pas être suffisantes. Le Nevada était immense. Bien sûr, Blair avait laissé la Volvo quand il était parti la veille, en début d'après-midi. Un homme à pieds ne pouvait pas aller si loin. Mais il y avait tout ce qui pouvait arriver à un homme seul et… désespéré. Il n'y avait pas d'autres mots pour décrire l'état de son partenaire. Jim ferma les yeux et… se surprit à prier : Mon Dieu, faites qu'il ne lui arrive rien. Faites qu'il revienne sain et sauf.
Jim avait appelé Naomi deux heures plus tôt, pour l'avertir (et ça avait été terrible d'entendre la voix inquiète de la mère de son meilleur ami) tout d'abord, et aussi pour lui demander si Blair avait déjà disparu de la sorte.
— Oui, ça lui est déjà arrivé, une ou deux fois. Il finit toujours par revenir, vous savez. Il a parfois besoin… de réfléchir. Ne vous inquiétez pas tant, Jim, il reviendra.
Ellison n'avait pas fait part à Naomi de toutes ses inquiétudes, surtout concernant l'état nerveux de son fils. Si quelque chose de grave arrivait, il serait toujours temps de lui en parler. En attendant, il avait préféré ne pas l'inquiéter davantage. De toutes façons, Naomi était en Europe et le temps qu'elle revienne, on aurait peut-être retrouvé son fils… avec de la chance.
Non, pas de la chance, fit la Sentinelle en se levant et en quittant la chambre. Il descendit quatre à quatre les marches de l'escalier, alla dans la cuisine pour avertir Martha et Walter qu'il partait à la recherche de Blair. Ils le regardèrent tous les deux avec stupeur. Breen tenta de l'en dissuader.
— Vous ne connaissez pas le pays aussi bien que le sheriff. Il retrouvera votre ami beaucoup plus vite que…
— Comme votre sœur me l'a fait justement remarqué, Glenn connaît peut-être le pays, mais il ne connaît pas mon… (il faillit dire Guide) coéquipier aussi bien que moi. Et surtout, il ne possède pas mes capacités, ajouta intérieurement Ellison. Dans quelle direction est-il parti, hier après-midi.
— Vers le nord-ouest. J'étais en train d'étendre du linge, quand je l'ai vu sortir de la maison avec un livre sous le bras. Un gros livre, précisa Martha.
Le bouquin de Burton, songea aussitôt la Sentinelle.
— J'ai pensé qu'il allait chercher un endroit tranquille pour lire, au bord de la rivière, par exemple. Mais quand j'y suis allée une heure plus tard, il n'y était pas. C'est là que j'ai commencé à m'inquiéter.
Mais Jim ne l'écoutait déjà plus. Il attrapa sa veste en sortant et se dirigea vers la rivière.
La nuit commençait déjà à tomber. Il faisait un temps glacial. Les étoiles brillaient dans le ciel, bientôt rejointes par une énorme pleine lune. Quand il entendit un coyote hurler, Ellison frissonna.
Bon sang, Sandburg ! jura-t-il intérieurement. S'il ne le retrouvait pas, son Guide allait passer une deuxième nuit dehors. Par ce froid, quelle chance avait-il de survivre ? La Sentinelle commença à imaginer les pires scénarii, pendant qu'il descendait vers la rivière. Il avait réussi à tenir la bride à son imagination pendant toute la journée, mais là, dehors, avec tous les bruits qui lui parvenaient, elle galopait comme une folle. Toutes sortes d'images atroces lui traversèrent l'esprit :
Blair, gisant quelque part, avec une jambe cassée ou pire…
Le corps de son Guide qu'on retrouverait seulement des mois plus tard, dévoré par des coyotes.
Blair l'appelant, le suppliant de venir l'aider, mais bien trop loin pour qu'il puisse l'entendre…
Jim se rendit compte juste à temps qu'il allait zoner.
Ce n'est pas le moment, Ellison, pesta-t-il contre lui-même. Il était arrivé à la rivière et commença à en remonter le cours. Aucune trace de passage, mis à part celui de quelques animaux. Il fit le chemin en sens inverse, tous ses sens en éveil, prenant bien soin de ne pas se concentrer plus sur l'un que sur l'autre, pour ne pas zoner.
Là ! Une branche cassée. Et ça n'a pas pu être fait par un gros animal. Mis à part les coyotes, il n'y a que des lapins dans le coin. La Sentinelle se précipita, sentant qu'elle était sur la bonne voie. Continuant à descendre la rivière, Jim trouva d'autres traces du passage de son Guide, que personne, sans doute, à part lui, n'aurait pu remarquer, comme cette empreinte à peine visible sur la berge, entre deux bosquets de roseaux. Le sheriff et ses hommes avaient pourtant fouillé les environs, en s'éloignant un peu de la rive, Jim remarqua des traces de bottes. Mais ils n'avaient pas pensé à examiner la rivière de plus près… d'aussi près qu'une Sentinelle cherchant désespérément son Guide pouvait le faire.
Une phrase du journal de Sandburg lui revint en mémoire :
Si j'avais pu trouver un trou où me cacher en attendant la fin du monde, je m'y serais enfoui.
Un trou… Il devait chercher un trou.
Il dut bien faire une bonne dizaine de kilomètres en longeant la rivière, avant de commencer à perdre courage.
Je ne le retrouverai jamais, gémit-il.
— Blair ! cria-t-il aux arbres. Aucune réponse. Il s'arrêta, ne sachant plus que faire. Il avait froid, ses mains étaient terriblement engourdies, bien qu'il les ait protégées en les mettant dans ses poches. Il ne sentait presque plus ses pieds. Il hésita encore. Puis poussa un juron. Pas question de laisser son partenaire passer une nuit de plus dehors.
— Blair ! Je t'en prie, réponds-moi !
Et qui lui disait que son Guide voulait être retrouvé ? insinua une voix qu'il tenta de chasser aussitôt. Peut-être était-il en train d'agoniser à quelques pas de lui, parce qu'il refusait de lui répondre.
— Grand chef ! Pardonne-moi !
Comme si ça allait marcher. Il lui avait déjà demandé pardon, pour ensuite le repousser de plus belle. Aucune parole qu'il trouverait à dire ne suffirait. C'était trop tard ! Beaucoup trop tard !
Jim ferma les yeux. C'était trop atroce.
Tout ça à cause de mon égoïsme. Tout ça à cause de mes peurs.
Les homosexuels sont des malades. Ils ne sont pas comme nous.
Ce sont des dépravés. Ils n'ont aucune morale.
Qui est-ce qui porte la culotte, des deux ?
Tu sais bien ce qu'on dit sur les pédés…
— Non ! haleta Ellison, saisi de panique. Il lutta pour cesser de trembler.
Pourquoi devrais-je me sentir coupable de vouloir le prendre dans mes bras ?
Pourquoi est-ce que je devrais avoir peur de tout ce que les gens diront ? Ils ne savent rien. Ils ne nous connaissent pas. Ils n'ont pas à nous juger.
Pourquoi devrait-il combattre ce qu'il ressentait ? A cause de la honte ? Il repensa à ce qui s'était passé avec Lucy.
Je me suis servi d'elle… pour… pour m'assurer que j'avais toujours ma virilité.
Il revit son regard, quand il l'avait repoussée. Le même regard que Sandburg.
— Je ne voulais pas, fit la Sentinelle, consternée. Blair, je t'en prie… Je t'en prie… Je t'aime…
Chapitre 4.Avec une infinie patience, la Sentinelle commença à nettoyer le corps inerte de son Guide. Elle commença par ses pieds, remontant lentement le long de ses jambes, tout en tentant de réprimer les frissons qui la parcouraient. Elle n'osait pas lever les yeux vers le visage pâle, trop pâle, gisant au creux d'un énorme oreiller. Par fragments, les évènements de la nuit lui revinrent en mémoire.
C'était un véritable miracle que le shériff Glenn les ait retrouvés au bord de la rivière. Jim avait pu localiser son Guide, qui s'était caché dans une espèce de fosse. Inerte, il tenait le livre de Burton fermement serré contre sa poitrine. Il n'avait pas ouvert les yeux quand son coéquipier l'avait appelé. Il n'avait eu aucune réaction, pas même quand Jim l'avait serré dans ses bras, répétant son nom encore et encore. La Sentinelle s'était ensuite débattue pour le sortir de ce trou infâme. Au terme de ses efforts, il s'était trouvé trop épuisé pour continuer. Heureusement, Glenn, ses adjoints et leurs deux chiens avaient retrouvé leur piste. Ils avaient ramené Blair en toute urgence chez Martha Breen.
— J'appelle un docteur.
— Laissez-le respirer.
— Blair, je t'en prie, ouvre les yeux.
— Par ce froid, c'est un miracle qu'il respire encore.
— Jim, lâchez-le !
La Sentinelle tenait farouchement son Guide dans ses bras et refusait de se séparer de lui ne serait-ce qu'une seconde. Walter avait eu tout le mal du monde à le convaincre de laisser le médecin examiner le jeune homme, quand le practicien était enfin arrivé.
Je peux le ramener, je peux le ramener, n'avait cessé de se répéter Ellison. Il l'avait déjà fait, une fois. Il en avait le pouvoir. Invoquer leurs esprits-animals, faire revenir Blair.
— Mon Dieu ! s'était exclamée Martha, je crois qu'il a bougé !
Blair avait gémi quand le médecin avait commencé à essayer de lui faire lâcher le livre. Le bouquin de Burton était dans un triste état, mais dans son inconscience, Sandburg refusait de relâcher son étreinte. Jim avait commencé à lui parler doucement à l'oreille, tentant de maîtriser la panique qui le submergeait, tandis qu'il voyait les membres bleuis de son Guide se rétracter en spasmes de plus en plus violents. En dernier recours, Ellison avait parlé en Chopec au jeune homme, et celui-ci avait enfin entendu raison. Le livre sur les Sentinelles était tombé de ses mains. Personne n'avait pensé à le ramasser, tellement l'état de Sandburg les préoccupait tous. Ses frissons étaient de plus en plus prononcés. Il avait poussé une sorte de cri, se débattit. Jim l'avait repris dans ses bras :
— Je t'en prie, Blair, je t'en prie, calme-toi.
Quand Walter avait essayé d'écarter Ellison, le docteur était intervenu :
— Non, laissez-le faire. Lui seul semble pouvoir le calmer. Et sa chaleur corporelle peut le maintenir en vie. Je n'ai pas le matériel nécessaire pour procéder dans les règles, alors, on va essayer les recettes de grand-mère. Il me faut des couvertures, de l'eau bouillante et… des prières, avait soupiré le practicien avant de retirer les vêtements du jeune homme. Blair avait plusieurs ecchymoses sur la poitrine, sans doute provoqué par des chutes, tandis qu'il tenait le livre de Burton. Les marques étaient nettes et tranchaient sur la peau diaphane. Quelques minutes plus tard, Walter et Martha étaient revenus avec ce que le docteur avait demandé. En quelques instants, Blair avait été enveloppé dans une véritable cocon. On avait mis une bouilloire à ses pieds. Sandburg claquait des dents tellement fort que Jim craignait qu'il ne se les brise.
Et maintenant, il reposait si calmement.
Sa température était encore un peu basse, mais il était en bonne voie de guérison. Le docteur avait dû repartir pour une autre urgence, puis il était passé deux fois depuis le matin. A chaque fois, il ne pouvait que constater que, grâce aux soins prodigués par un Jim Ellison exténué et obstiné (il refusait qu'on l'examine et avait juste accepté de changer de vêtements), son patient commençait déjà à recouvrer ses forces. Martha en avait profité pour apporter de la soupe à ses deux pensionnaires. Jim avait tenté de faire manger Blair, mais celui-ci était trop inconscient.
Quand donc ouvrirait-il les yeux ?
Jim ôta quelques brindilles qui étaient restées accrochées dans les cheveux de son Guide. La fatigue qu'il avait combattue ces dernières heures revenaient en force et pesait comme une chape de plomb sur ses épaules. C'était tentant, songea-t-il. Et avant d'y penser davantage, il s'allongea près du jeune homme et le serra contre lui. Il rabattit la couverture sur eux deux et plongea dans un sommeil sans rêve.
Blair se réveilla dans une incroyable sensation de chaleur. Un rayon de soleil venait caresser sa peau et lui réchauffait jusqu'à l'intérieur des os. Comme il baissait les yeux pour se laisser éblouir par cette lumière, il remarqua le bras qui le tenait par la taille. Puis il réalisa qu'il y avait quelqu'un d'autre dans son lit… Et d'ailleurs que faisait-il ici ? Tout se dont il se souvenait, c'était de la rivière, du cul-de-basse-fosse dans lequel il s'était réfugié, le froid… Le froid et la voix de Jim.
Jim !
Blair se retourna d'un bloc, au risque de réveiller sa Sentinelle. Mais celle-ci, profondément endormie, se contenta de grommeler et libéra le jeune homme de son étreinte. Ce dernier se leva en chancelant de son lit et se drapa dans une couverture posée sur un siège près de son lit. Puis Sandburg resta un long moment à contempler son partenaire.
Il m'a retrouvé.
Evidemment, c'est un flic ET une Sentinelle. Tu ne croyais tout de même pas que ton escapade au Nevada suffirait à l'éloigner de toi.
Blair secoua la tête.
Mais pourquoi est-il venu me chercher, puisqu'il… puisqu'il ne m'aime pas ?
Tu connais déjà la réponse.
Comme il secouait de nouveau la tête, il remarqua son reflet dans le miroir, au-dessus de la vieille commode de la chambre. Il fronça les sourcils. Il avait vraiment… une tête de déterré. Ses cheveux étaient un véritable chaos, un amas de boucles sèches, de terre et de brindilles. Et en plus – il se gratta soudain la tête – ça le démangeait furieusement. Comment Jim avait-il pu dormir ainsi contre lui, lui si… sensible ?
Le jeune homme décida immédiatement qu'il avait besoin d'un bain.
Il se précipita aussi vite que le lui permettait son état jusqu'à la salle de bains et commença à faire couler l'eau dans la baignoire. Il s'assit sur le rebord et regarda les bulles de mousse se former à la surface de l'eau. Plongé dans ce spectacle, il n'entendit pas sa Sentinelle approcher.
— Blair ? le fit sursauter une voix familière. Il se retourna pour croiser le regard inquiet de son coéquipier. Qu'est-ce que tu fais ? Comment as-tu réussi à te mettre debout ?
— Je vais bien, Jim.
Il était étonné de pouvoir lui parler si calmement, mais les mots venaient tous seuls.
— J'ai l'impression d'avoir un casque sur la tête, ajouta-t-il avec un geste vers son cuir chevelu. Il réprima difficilement une grimace. Le mouvement avait réveillé une douleur incongrue qui faillit lui couper le souffle.
— Du calme, Géronimo. Dans ton état, je te vois mal faire joujou avec ton scalp.
— Mais ça me gratte trop ! protesta le jeune homme.
— Jésus, Sandburg ! Tu as frôlé la mort et tout ce qui te préoccupe, à ton réveil, ce sont tes cheveux ?
— Non, je crois aussi que j'ai faim, mais ça peut attendre.
Jim, appuyé sur la chambranle de la porte, secoua la tête.
— Très bien, Hairboy, on va s'occuper de ta mise en plis. Mais après, tu me promets de retourner au lit.
— Hola, big guy, qu'est-ce que tu as en tête ?
— Tu n'es pas au courant ? Les Ellison sont réputés pour les coupes de cheveux.
Blair loucha suspicieusement sur la coupe militaire de son partenaire.
— Pas question. Je sais que depuis que tu me connais, tu rêves de me tondre, mais je ne te laisserai pas faire, même à…
Sa Sentinelle l'interrompit d'un geste.
— Je n'ai jamais dit que je voulais te raser la tête, Samson. Maintenant, prends ton bain. Je vais aller chercher de quoi te rassasier. Tu… es sûr que ça ira ? demanda plus sérieusement son coéquipier. Blair hocha la tête avec un sourire.
— Tant que je n'essaie pas de faire le 100 m dos crawlé, ça ira.
— Dans cette baignoire ?
Et ils éclatèrent tous les deux de rire. Mon Dieu, que ça faisait du bien. Depuis combien de temps n'avaient-ils pas ri comme ça ?
Une fois Jim parti, Sandburg se laissa délicieusement glisser dans l'eau bien chaude et poussa un soupir d'aise. Il avait l'impression de renaître. Mais il devait admettre que les taquineries qu'il venait d'échanger avec son colocataire y étaient aussi pour quelque chose. Samson ! Il ne manquait plus que ça ! Il sourit intérieurement. Jim avait toujours le don pour l'affubler des surnoms les plus incroyables.
— Alors, elle est bonne ? le fit encore sursauter son partenaire. Il tenait un plateau qu'il déposa sur un petit tabouret, près de la baignoire. Blair remarqua qu'il y avait des couverts pour deux. Jim nota son regard et précisa :
— Moi aussi, j'ai les crocs.
Et d'appuyer ses propos en mordant généreusement dans un beignet bien doré. Plus prudent, Blair préféra commencer par un bon jus d'orange.
— Martha est une fée, commenta-t-il.
— Yep, approuva Ellison ; Sandburg le considéra un instant. Quoi ?
— Euh… ça ne te choque pas de prendre un repas dans une salle de bains, toi, le Monsieur-tout-doit-être-fait-dans-les-règles ?
Jim haussa les épaules.
— Briser les règles, ça a du bon, parfois.
— C'est bien ce que je me disais. J'ignorais que James Ellison avait un frère jumeau au Nevada.
Nouveau haussement d'épaules. Une fois le déjeuner terminé, Ellison rapporta le plateau. Blair en profita pour sortir de son bain. Au début, il voulut se débrouiller tout seul pour se laver les cheveux, mais il dut y renoncer. De retour, Jim lui demanda en balbutiant :
— Est-ce… que je peux… le faire ?
Blair cilla. Son partenaire répéta la question en bafouillant deux fois plus. Le jeune homme, finalement, hocha la tête. Tandis que Blair s'asseyait le dos appuyé contre la baignoire, Jim alla farfouiller un instant dans une armoire pour trouver un shampooing. Martha semblait en avoir une sacrée collection, sans doute pour satisfaire les goûts de ses pensionnaires. Une fois son choix effectué, la Sentinelle revint vers son Guide qui ne l'avait pas quitté des yeux.
Les deux hommes se mirent à rougir tous les deux. Puis, les mains tremblantes, Jim s'attela à la tâche. Il mouilla d'abord les cheveux de son coéquipier. Il en profita pour retirer d'autres brindilles. Ses mâchoires se crispèrent et il fut à deux doigts de demander : Bon sang, Sandburg, quelle idée tu as eu d'aller te mettre dans ce trou à rat ? Pourquoi as-tu failli t'enterrer vivant, au lieu de venir me parler ? Mais ces questions, il les garda pour lui. L'heure de la "grande discussion" n'était pas venue. Pour l'instant, ils avaient besoin de rétablir le contact.
Blair laissa échapper un soupir d'aise comme son partenaire commençait lentement à masser son cuir chevelu. Jim devait reconnaître qu'il aimait s'occuper ainsi de son coéquipier. Et tant pis si cela faisait probablement partie de ce qui devait être entre une Sentinelle et son Guide. Pour une fois, il en était infiniment reconnaissant. Cela lui donnait une très bonne excuse pour pouvoir toucher Blair. Il se souvint de ce soir où Sandburg avait soigné sa blessure à son omoplate. Un des moments les plus sensuels de sa vie. Il se sentit de nouveau rougir et fut heureux que le jeune homme ait fermé les yeux. Mais il se laissa prendre au piège quand son regard s'égara sur sa gorge offerte. Il faillit zoner sur une veine qui palpitait à la base du coup de son coéquipier.
— Eh ! Jim ?
Le grand policier revint à la réalité.
— Tu allais zoner ou…
— Je crois que oui, grand chef, confessa la Sentinelle. Désolé.
— Non, ce n'est rien. Mais je commence à avoir un peu froid, assis par terre.
Ellison se précipita aussitôt pour récupérer la couverture.
— Encore un shampooing et je pense que tu auras retrouvé ta belle crinière.
Blair lui lança un regard oblique que Jim ignora courageusement. Non, ce n'était pas un prétexte pour plonger encore ses mains dans ses boucles auburn… enfin… pas vraiment.
Quelques minutes plus tard, quand Martha Breen voulut frapper à la porte de la chambre, elle trouva le détective Ellison en train de coiffer son collègue plutôt récalcitrant.
— Jim, je t'assure que je peux le faire tout seul. Allez, man, c'est pas drôle ! La dernière fois que quelqu'un m'a coiffé, c'était ma mère et j'avais cinq ans !
Comme Blair se débattait pour échapper au peigne téméraire de sa Sentinelle, cette dernière l'attrapa par la taille pour l'empêcher de bouger davantage.
— Sandburg, reste où tu es !
Aucun des deux hommes n'avaient remarqué la présence de la brave femme qui opta pour une retraite stratégique, un large sourire éclairant son visage. Elle se doutait bien qu'il y avait quelque chose de spécial entre ces deux-là !
— Jim, qu'est-ce que tu fabriques ? fit Sandburg en se tortillant pour essayer de voir dans le miroir (mais il aurait dû sauter en prime, car il ne voyait même pas le sommet de son crâne)
— Rien, rien…
— Je t'arrête tout de suite, man, tu ne me feras pas de tresses !
— En fait, je pensais plutôt à des couettes…, lui répondit la Sentinelle d'un air absent.
— Des… quoi ?
Inquiet et furieux, Blair arracha le peigne des mains de son collègue.
— Qu'est-ce que tu fais ? grommela ce dernier.
— Je mets un terme à ta carrière de coiffeur. Tu n'auras qu'à te venger sur le caniche de Martha, si tu veux faire des couettes à quelqu'un, Edouard.
— Edouard ? répéta Ellison sans comprendre. Son Guide soupira et agita ses mains dans tous les sens, comme s'il coupait quelque chose.
— Oui, Edouard… Edouard aux Mains d'Argent.
Devant le regard inexpressif d'Ellison, le jeune homme soupira :
— Laisse tomber. J'ai encore du boulot pour étoffer ta culture cinématographique.
— Oh, pas de gros mots avec moi. Je sais très bien qui c'est, ce type : il a des ciseaux à la place des mains.
— C'est bien ma veine, il faut que ma Sentinelle soit en pleine crise de maternage, grommela Blair à demi-voix.
— Je t'ai entendu, fit le grand policier en se levant du lit.
— Eh ! où tu vas ? demanda le jeune homme, soudain inquiet d'avoir pu vexer son partenaire.
— Prendre une douche.
Puis Jim sortit de la chambre et alla s'enfermer dans la salle de bains.
Il était vraiment bizarre, songea Blair. Il flirtait avec lui sans vraiment flirter. Impossible de savoir ce qu'il attendait au juste. La "grande discussion" qu'ils n'allaient pas manquer d'avoir ? OK, mais ça n'expliquait pas l'humeur de son coéquipier. Tantôt il le taquinait, plaisantait avec lui, avant de se refermer comme une huître. Et maintenant, il laissait son Guide tout seul… avec toute l'opportunité pour rêver d'un Jim sous la douche. Fantasmer, il n'y avait rien de mieux pour se sentir vivant… Enfin, si, il y avait mieux… beaucoup mieux.
Bon sang, mais qu'est-ce qui me prend d'être aussi… lubrique ?
Il faut te faire un dessin ? A cause de ta stupidité, on a failli perdre tout ça.
Tout ça quoi ? Et puis d'abord, qui êtes-vous ? Ma conscience ? Mon esprit-animal ? Ma libido ?
Il n'y a que toi qui puisses répondre à cette question. Je te donne un indice : R.
R ? Quoi R ? Ne me dites pas… Richard… Richard Burton ?
Bravo, coco, tu as mis le doigt dessus.
Monsieur R ! Mais qu'est-ce que vous faites dans ma tête ?
C'est toi qui m'y as mis. Je dois dire que j'y suis bien.
Sortez de là tout de suite !
Pas tant que je n'aurai pas le fin mot de cette histoire. Maintenant, tais-toi, voilà le doc. On est trop près du but pour finir dans un asile.
— Monsieur Sandburg ? demanda le médecin de Old Bridge, en fixant avec étonnement le jeune homme devant lui qui gesticulait devant son miroir. Blair rougit jusqu'aux racines.
— Juste un peu de gymnastique, expliqua ce dernier.
— Vous voilà à peine ressuscité et vous faites déjà des cabrioles. Hum… ça ne m'étonne pas. J'ai pu avoir votre dossier à Cascade. Vous y avez fait des séjours fréquents à l'hôpital.
— C'est le métier…, répondit Sandburg en haussant les épaules.
— Je ne pensais pas qu'anthropologiste était un travail aussi dangereux.
— Je suis flic, depuis plusieurs mois, rectifia Blair, qui grinça des dents intérieurement : il n'allait tout de même pas avoir droit au couplet habituel sur son brusque changement de carrière, ici, au Nevada. Mais il n'y coupa pas :
— Tiens, plutôt bizarre de voir un scientifique devenir policier.
— Vous oubliez les profilers, fit le jeune homme en ressortant sa réplique favorite.
— Asseyez-vous que je vous examine. On peut dire que vous nous avez fait une sacrée peur. Les bains de minuit ne sont pas très indiqués dans notre région, à cette époque de l'année.
Oh, oh, il était encore tombé sur un gugusse à l'humour ellisonien. Pas de chance, décidément, songea Blair qui se laissa cependant docilement ausculter.
— Vous me ferez le plaisir de rester quelques jours au lit et de vous épargner des efforts inutiles. Ne présumez pas de vos forces, ou votre corps pourrait vous rappeler à l'ordre. Je ne sais pas quelles sont vos habitudes, à Cascade, mais ici, il est inutile de s'agiter. Prenez la vie comme elle vient.
— Excellent conseil, docteur, intervint la voix d'Ellison. Blair leva les yeux au ciel. Pitié, pas ces deux-là sur mon dos, ou je retombe dans le comas ! Et de se glisser sous sa couverture en attendant que le médecin et sa Sentinelle aient terminé de discourir sur sa santé. Sandburg avait l'impression de revivre sa varicelle. Sa mère était dans tous ses états et le couvait comme un poussin. En plus, il avait eu la mauvaise idée d'attraper cette maladie infantile à l'âge de… quatorze ans. Une fois le docteur parti, Jim s'approcha du lit et souleva la couverture.
— Il va falloir que tu perdes cette habitude de jouer les autruches, grand chef.
— Je te préviens, Ellison, je n'ai pas l'intention de rester cloué au lit, annonça son Guide en se mettant à genoux sur le matelas. Je vais devenir dingue, man !
— OK, OK, fit son partenaire en levant les mains, on va trouver un compromis. D'abord, le canapé, et peut-être la balancelle sur la véranda, s'il ne fait pas trop froid.
— Et Simon, qu'est-ce qu'il en pense ? demanda Blair en tentant une diversion.
— Simon ? Je vais l'appeler tout à l'heure pour lui expliquer la situation. On va se prendre des jours de vacances.
— J'ai déjà tiré sur cette corde et je doute qu'il apprécie que tu en fasses autant. En plus, il doit être furieux contre moi.
— Il n'est pas le seul.
Le jeune homme réalisa trop tard qu'il venait d'entrer en terrain glissant. Il venait de tracer une avenue gigantesque vers la "grande discussion" qui lui pendait au nez.
— Tu en as tout à fait le droit, balbutia-t-il.
— Qui te dit que je parlais de moi ? rétorqua le grand détective. Non, c'est Megan, je lui avais dit que je l'aiderais à taper son rapport sur l'arrestation des trafiquants de chien. Et avec… toute cette histoire, je l'ai laissée en plan. Elle va t'en vouloir.
— Sans parler de Lucy Murata, ajouta Blair qui se raccrochait à toutes les branches.
— Nous y voilà, fit Jim avec un sourire sans joie, les mains sur les hanches. Lis sur les lèvres, grand chef : Il n'y a rien entre l'agent Murata et moi, comprendo ? Rien à part une sacrée bourde.
Sandburg adressa un regard interrogateur à son partenaire, lequel ne semblait pas prêt à en parler.
— Tu continues à bouder, ou tu descends avec moi dans le salon ? Walter a allumé un bon feu de cheminée et – la Sentinelle s'interrompit un instant pour humer l'air – Martha est en train de nous préparer un bon café, ajouta-t-il avec un sourire.
Finalement, songea Blair, ça avait du bon de se faire dorloter par sa Sentinelle. Le jeune homme ferma les yeux et poussa un soupir d'aise. Ils étaient sur la véranda en une fin d'après-midi exceptionnellement douce. C'était la première fois en trois jours que Blair pouvait sortir. Il devait admettre qu'il avait failli devenir claustrophobe. Devoir resté enfermé, après avoir failli mourir dans un trou, ce n'était pas la meilleure thérapie. Heureusement qu'il y avait les bons côtés, comme… se blottir dans les bras de Jim à la moindre occasion. Il n'avait même pas à demander et à chaque fois, son partenaire l'accueillait… à bras ouverts. Cette pensée fit rire le jeune homme.
— Qu'est-ce qu'il y a ? le fit frissonner une voix près de son oreille.
— Rien, rien, juste un jeu de mots stupide.
— Tu as froid ?
Combien de fois Jim avait-il pu poser cette question ces derniers jours ?
— Non, m'sieur !
Son effronterie fut accueillie par un grognement.
— OK, dis tout de suite que je t'agace avec mes questions.
— C'est pas ça, madame l'infirmière, vous êtes tellement gentille avec moi… sauf quand vous faites les gros yeux.
— Tu es impossible, grand chef, rétorqua Ellison, mais on devinait un sourire derrière ses paroles.
— Eh ! pourquoi tu bouges ? protesta Sandburg comme son coéquipier faisait mine de se redresser.
— J'ai le dos en compote. Tu es lourd, mine de rien.
— C'est la faute de Martha, ses tartes sont trop bonnes, j'ai bien dû prendre deux kilos.
— Comme ça, tu es en train de retrouver le poids que tu avais perdu ces dernières semaines.
Blair préféra ne faire aucun commentaire. Evidemment que Jim avait remarqué qu'il avait maigri. Jim voyait tout.
— Martha semble oublier par moments que nous sommes ses seuls pensionnaires, préféra-t-il poursuivre.
— Je crois qu'elle craque pour toi, répondit la Sentinelle.
— Ah oui ? Je pensais que tu étais plutôt son type.
— Non, non, elle m'a même avoué qu'elle te trouvait mignon.
— Jim, arrête de plaisanter avec ça, c'est pas drôle. D'abord, je ne suis pas mignon…
— Non, tu es magnifique, lui parvinrent les mots étouffés de son coéquipier qui avait enfoui son visage dans ses cheveux.
Blair sentit tout son sang se retirer de son visage.
— Surtout dans cette lumière, ajouta Ellison.
Alors là, il ne s'y attendait pas du tout.
— De toutes façons, Martha sait que ton cœur est déjà pris.
— Oh ? ne trouva rien d'autre à dire un Sandburg tétanisé.
— Et que ça risque de durer un sacré bout de temps. Quelque chose comme toute une vie, plus l'éternité.
Le jeune homme déglutit avec difficulté.
— Je ne l'ai pas contredit, évidemment, poursuivit Jim dans son manège. C'est déjà courageux de sa part de l'admettre aussi facilement. En plus, je crois qu'elle a compris que son rival était fermement décidé à garder sa place dans ton cœur.
Blair ferma les yeux. Tout d'un coup, il était très conscient du bras de Jim autour de sa taille, de son corps pressé contre celui de sa Sentinelle, de la chaleur qu'ils partageaient sur la balancelle et des lèvres de Jim tout près de son oreille.
— Tu as froid ? demanda encore Ellison. Pourquoi tu trembles ?
Tu plaisantes, ou quoi ? faillit rétorquer le jeune homme. Tu es en train de me torturer à petit feu et… j'adore ça. Au lieu de quoi, il resta silencieux.
— Blair…
Nouveau frisson. Irrépressible et délicieux.
— Tout à l'heure, après le dîner, il faudra qu'on parle, tous les deux.
Alors le moment était venu.
Et tu crois que je vais pouvoir avaler quoi que ce soit ?
— D'accord, parvint à souffler Sandburg. Cette fois-ci, il grelotta quand Jim se leva de la balancelle. Et il se dépêcha de le suivre à l'intérieur.
Chapitre 5Quand il revint de la salle de bains, Jim trouva Blair allongé sur le lit (un lit qu'ils partageaient tous les deux depuis trois jours en toute chasteté, mais il était bien décidé à ce que ça change ce soir). Le jeune homme portait un bas de pyjama et un t-shirt. Le menton appuyé sur ses doigts croisés, les jambes battant distraitement l'air, il… fredonnait. Le grand détective ne put réprimer un sourire.
— Qu'est-ce que tu chantes, grand chef ? demanda-t-il une fois près du lit.
— La chanson de Bon Jovi qu'on a entendue tout à l'heure.
— Mmm ? se contenta de répondre Ellison.
— Tu sais, In These Arms. Ça faisait des années que je ne l'avais pas entendue.
Et Blair commença à chantonner. Jim l'écouta distraitement, tandis qu'il s'asseyait au bord du lit. Son Guide ne s'arrêta même pas de chanter, tandis qu'il écartait les cheveux de sa nuque.
Baby I want you
like the roses want the rain
you know I need you
like a poet needs the pain
and I would give anything
my blood, my love, my life
If you were in these arms tonight
— C'est une proposition ? demanda la Sentinelle avec un sourire. Comme Blair faisait mine de se redresser, Jim l'en empêcha.
— Je t'ai regardé, tout à l'heure, pendant que tu jouais aux dames avec Walter. Tu as encore mal à ton épaule ?
— C'est plus fort que moi. Quand une partie est… aussi intense, je commence à me crisper, parvint à répondre le jeune homme en gardant sa voix parfaitement neutre, alors qu'il sentait les doigts de son partenaire masser doucement ses muscles tendus. Sandburg resta silencieux quelques minutes, avant de dire :
— Ne va pas croire que j'ai accepté cette partie avec Walter uniquement pour… échapper à notre conversation.
— Loin de moi cette pensée, Machiavel.
— Tu ne me crois pas ? rétorqua Blair d'un ton choqué. Et il essaya de nouveau de se redresser, mais Jim le maintint fermement couché.
— Ne bouge pas. Je n'ai pas terminé.
Et il poursuivit son massage. Au bout d'une dizaine de minutes, il demanda d'une voix rauque :
— Alors ?
— Tu es meilleur masseur que coiffeur, fut le verdict de Sandburg, qui souriait, les yeux clos.
— Bon… Tu as tout à fait le droit de ne pas me faciliter la tâche. Aussi, pour une fois, c'est moi qui vais parler en premier.
Ellison prit une grande inspiration.
— J'ai couché avec Lucy Murata, lâcha-t-il d'une traite (Blair se garda bien de dire quoi que ce soit, il se contenta de se mordre la lèvre inférieure). J'ai couché avec elle, répéta le grand détective, et ça a été la plus belle erreur de ma vie. J'ai fait ça uniquement pour me prouver… pour me prouver… que je n'étais pas… gay.
— Ah ?
— Aide-moi un peu, Sandburg, ça n'a rien d'évident, râla la Sentinelle.
— Désolé, mais je ne suis pas vraiment en position de jouer les psy de service. C'est moi qui suis allongé, je te rappelle.
— Très drôle, Sigmund.
Un silence.
— Je ne suis pas gay, Blair.
Le jeune homme sentit quelque chose se crisper en lui.
D'accord, tu n'es pas gay, alors, explique-moi pourquoi tu n'arrêtes pas de me prendre dans tes bras ?
— Parce que je ne suis pas attiré par les autres hommes. Juste… par toi.
Heureusement qu'il était couché et que Jim ne pouvait pas voir son visage. Il devait être l'étonnement personnifié.
— Je l'ai réalisé quand j'ai embrassé Lucy. Ce n'était pas… pareil qu'avec toi. Il n'y avait pas… Il n'y avait rien. Mais je suis tellement borné que j'ai refusé de l'admettre sur le moment. Je me suis servi d'elle. Je lui ai fait l'amour sans rien ressentir pour elle. Et elle l'a compris… Je l'ai blessée. Au moins autant que j'ai pu te blesser toi. Elle ne me le pardonnera sans doute jamais.
— Je ne vais pas pleurer sur son sort, laissa échapper malgré lui Sandburg dans un grommellement.
— Quoi ? s'exclama Ellison qui avait presque sursauté.
— Je l'ai détestée dès que je l'ai vue. Elle avait une idée derrière la tête, je l'ai parfaitement saisi. Je me suis douté tout de suite qu'elle et toi, vous alliez… Enfin, bref, j'étais jaloux et je suis parti. Je n'ai même pas pensé que je te laissais tomber parce que j'étais incapable de régler mes problèmes. Je ne supportais pas l'idée de te savoir avec elle pendant trois jours, en sachant parfaitement ce que vous feriez. Et puis, je me suis dit que tu détesterais trouver le loft vide à ton retour. Je voulais te faire mal, Jim.
Il avait dit ça d'une traite.
— Et c'est pour ça aussi que j'ai voulu mourir. Quand je me suis rendu compte de ce que j'avais fait de notre amitié, sans parler du fiasco avec Jason…
— Jason ?
— Le fils de Walter. Je n'ai rien trouvé de mieux que d'aller mettre les pieds dans le plat, comme je sais si bien le faire, et j'ai tout foutu en l'air, évidemment. Moi et ma manie de me mêler de la vie des autres…
— C'est ce que tu fais le mieux…, murmura Ellison.
— Quoi ?
— Si tu ne t'étais pas mêlé de ma vie, je serais sans doute devenu fou, grand chef.
— Tu ne me dois rien, Jim, rétorqua Sandburg. Tu n'as même pas à être ici.
— Je ne me cherche pas d'excuse. J'ai envie d'être ici. Je dirais même que je suis devenu complètement accro à un certain Blair Sandburg. Je ne pourrai jamais plus m'endormir sans le tenir dans mes bras, ni me réveiller sans être chatouillé par ses cheveux. Je pourrais encore moins me passer de sa délicieuse habitude de venir se blottir contre moi pendant qu'il dort. Je ne pourrais pas plus vivre sans ses yeux perpétuellement en train de me scruter, quand il est persuadé que je ne le vois pas. Impossible de passer une journée sans l'entendre rire, aussi.
— Jim…
— Alors, votre diagnostic, docteur ? Si vous voulez mon avis, votre patient James Ellison est amoureux de son Guide, de son partenaire, de son colocataire et meilleur ami. Irrémédiablement amoureux. Et si ça fait partie de cette histoire de Sentinelle, eh bien, il l'accepte. Tu pourras le dire à ton Monsieur R.
Cette fois-ci, Blair se redressa d'un bond.
— Tu as lu mon journal ?
Son coéquipier le regarda avant de hocher la tête.
— Les dernières entrées. Et je te demande pardon.
— Je devrais être furieux. C'est un journal intime, Ellison. I-N-T-I-M-E. Est-ce que ça a une signification pour toi ?
— Oui… Que tu en as été réduit à te confier à une machine, parce que tu ne pouvais plus me parler. Et pour ça aussi, je te demande pardon.
Le jeune homme resta silencieux un long moment. Parfaitement immobile. Parfaitement inquiétant. Puis une expression surprise se peignit sur ses traits.
— Je n'arrive vraiment pas à être en colère contre toi. Je devrais.
— Tu devrais, confirma Jim.
— Comme tu aurais dû me faire la morale après mon petit exploit, lui renvoya Sandburg.
— Oui. Ça signifie peut-être qu'on est quitte.
— Oh, non, ne crois pas t'en tirer comme ça, fit le jeune homme en agitant un doigt accusateur sous le nez de sa Sentinelle. Et d'abord, comment tu as trouvé le mot de passe ?
— Tu utilises toujours le même.
— Bon sang, pourquoi a-t-il fallu que je tombe amoureux d'un flic ?
Un large sourire éclaira les traits d'Ellison. Il se leva du lit et se rapprocha de son partenaire. Au début, ce dernier commença par reculer, jusqu'à ce qu'il heurte le mur. L'expression de Jim changea aussitôt et Blair en frémit de la tête aux pieds.
— Est-ce que tu sais depuis combien de temps j'ai envie de faire ça ?
Sandburg écarquilla les yeux et joua les innocents.
— Ça quoi ?
Et il eut sa réponse. Jim s'empara de ses lèvres en le plaquant contre le mur un peu rudement. Blair aurait bien protesté qu'il était encore convalescent, mais à la vérité… il s'en fichait. Il s'agrippa à Ellison, nouant fougueusement ses bras autour du cou de ce dernier.
Je veux bien mourir…, songea-t-il.
Pas question ! protesta aussitôt Monsieur R. Pas quand ça devient aussi intéressant.
— Mmmmm, laissa échapper le jeune homme. Jim le libéra aussitôt, caressant son visage.
— Je t'ai fait mal ?
— Non, absolument pas, répondit Sandburg, le souffle court. Si jamais je m'y habitue un jour, je préfère te le dire tout de suite : tu embrasses divinement bien.
Le grand détective rougit jusqu'aux oreilles et baissa les yeux.
— Hé ! Jim, c'était un compliment !
— Je sais, répondit son partenaire dans un murmure. La vérité c'est que… avec toi… je peux me laisser aller.
Blair écarquilla les yeux.
— Te laisser aller ? répéta-t-il.
— Avec mes sens. Je n'ai pas à m'inquiéter de zoner au pire moment.
— Oh…
Un large sourire étira les lèvres du jeune homme. Il commença à déboutonner la chemise de sa Sentinelle, l'air de rien.
— Qu'est-ce que tu fais ? réagit aussitôt Ellison.
— Je procède à quelques… ajustements. Tu n'avais pas l'intention de dormir tout habillé, de toutes façons.
Jim captura les mains de son Guide.
— Doucement, Roméo. Tu vas trop vite pour moi.
Sandburg se figea immédiatement.
— Désolé, s'excusa-t-il.
— De te montrer aussi enthousiaste ? répondit Ellison avec du rire dans la voix. Pas question. C'est juste que… C'est nouveau pour toi et moi.
— Je veux juste te toucher, plaida le jeune homme.
— Pas question.
— Quoi ? sursauta Sandburg.
— C'est mon tour, tu te rappelles ?
Cette fois-ci, ce fut Blair qui rougit. Jim se garda bien de lui dire qu'ils étaient déjà quitte après qu'il eut lavé son Guide inconscient. Justement inconscient ! Ça faisait toute la différence, une différence dont il avait bien l'intention de profiter. Depuis des jours qu'il serrait ce jeune corps contre le sien, il avait eu toute l'opportunité pour rêver qu'il en explorait les moindres parcelles. La honte qu'il avait ressentie une éternité plus tôt, quand son Guide lui avait avoué ses sentiments ? Disparue ! Toutes les histoires de bigots derrière lesquelles il s'était réfugié comme un lâche ? Aux oubliettes ! Oh, il avait encore des craintes, et des questions. Mais elles ne faisaient pas le poids face à ce qu'il ressentait : une joie animale, possessive… de savoir que Blair était vivant et qu'ils allaient enfin tout partager.
Le jeune homme alla s'asseoir sur le lit, le dos tourné à son coéquipier. Mais Jim le prit doucement par les épaules et l'obligea à s'allonger.
— Je veux voir ton visage, murmura-t-il d'une voix rauque. Puis il ordonna : enlève ton t-shirt.
Blair se tortilla et s'exécuta avec l'aide de sa Sentinelle. Quand Sandburg se retrouva torse nu, Ellison marqua un temps d'hésitation. Il ferma quelques secondes les yeux.
— Eh ? ça va ? s'inquiéta son Guide en le voyant crisper les mâchoires. Mais Jim sourit et ses paupières s'ouvrirent sur un regard rendu sombre par le désir.
— T'ai-je déjà dit que tu étais magnifique ?
Blair se contenta de hocher la tête. Le sourire de Jim s'élargit.
— Et tu es à moi, ajouta-t-il en posant sa main sur le cœur battant de son partenaire. Celui-ci ferma les yeux. Ce contact sur sa peau nu était brûlant. Il dut se forcer à respirer profondément, mais manqua de s'étrangler quand la main de sa Sentinelle commença son lancinant voyage. Pour ne pas s'abandonner totalement aux sensations qui le submergeaient, Blair essaya de se concentrer sur… les boutons de la chemise de Jim. Ce dernier fit comme s'il n'avait pas remarqué son manège, mais une fois que tous les boutons furent défaits, il se débarrassa de son vêtement. Pendant ce temps, sa main avait migré de la poitrine de Blair jusqu'à son bas-ventre. N'ayant plus rien pour occuper son esprit, le jeune homme ferma les yeux et crut qu'il allait mourir de plaisir sur l'heure, quand Jim s'allongea contre lui.
— Regarde-moi, ordonna la Sentinelle. Et il se força à ouvrir les yeux pour rencontrer l'océan d'azur qui le contemplait. Jim l'embrassa de nouveau, en prenant tout son temps pour explorer sa bouche offerte. Puis il commença à égrener des baisers sur son visage, sur sa gorge, avant de gagner sa poitrine. Blair laissa échapper un cri étouffé quand il sentit les lèvres de sa Sentinelle se poser délicatement sur un de ses mamelons durcis. Puis, avant qu'il ait eu le temps de reprendre ses esprits, son partenaire s'abreuvait ses soupirs dans un nouveau baiser. Le jeune homme étreignit son amant avec une telle force, que ce dernier laissa échapper un rire.
— Tu as peur que je ne m'évanouisse dans les airs ?
— Je dois être en train de rêver.
— Oh, non… Terminés, les rêves. Place à la réalité.
— Qu'est-ce que tu…? hoqueta Sandburg en sentant une main faire lentement descendre son pyjama.
— Trop de vêtements, maugréa la Sentinelle.
— Parfaitement d'accord, lui répondit son Guide qui s'attaqua à la boucle de ceinture de son coéquipier. Ses doigts tremblaient tellement qu'il pensait ne jamais y arriver.
— Plus vite, Sandburg, grommela Ellison contre son oreille. Je te veux…
Blair lutta contre le soudain vent de panique qui le traversa. Il ne s'était jamais senti aussi vulnérable dans les bras de quelqu'un.
— Chhhtt… Du calme, grand chef.
Evidemment, Jim avait compris. Il prit le visage du jeune homme entre ses mains.
— On ne brûlera pas les étapes, OK ?
Sandburg sentit les larmes lui monter aux yeux. Il en avait eu tellement envie et maintenant, il gâchait tout.
— Tu ne gâches rien du tout, lui jura son partenaire. Blair laissa échapper un rire nerveux.
— C'est à croire que tu lis dans les pensées…
— Il me suffit de lire dans ton corps.
— Je voudrais bien lire aussi bien dans le tien, confessa le jeune homme.
— Fais-le.
— Quoi ?
Avant qu'il ait compris ce qui se passait, Jim les fit basculer tous les deux pour se retrouver allongé sur le dos. Les cheveux de Blair glissèrent sur sa poitrine. Ce dernier n'en revenait pas. Jim lui laissait le contrôle ?
— Vas-y… Lis…
Une proposition pareille ne se refusait pas ! Sandburg put de nouveau parcourir le corps de sa Sentinelle, chaque parcelle. C'était mieux, beaucoup mieux que la première fois. Et rien à voir avec tous les rêves qu'il avait pu faire en imaginant cet instant. Il caressa la poitrine de Jim, à la fois si semblable et si différente de la sienne. Finalement, ce n'était pas si bizarre : il n'y avait pas les rondeurs féminines, mais il y avait tellement de choses à explorer. Comme… découvrir le satiné de la peau de Jim à l'intérieur de ses bras, alors qu'il était complètement allongé sur la poitrine qui se soulevait sous lui. Ah… Et est-ce que c'était pareil entre ses cuisses ? Le jean's était encore là pour lui faire obstacle. Mais cette fois-ci, il s'en débarrassa sans hésitation. Il entendit le rire de sa Sentinelle, devant son expression concentrée. Puis le rire se changea en gémissement, quand Blair reprit son exploration. Hmmm… Il adorait les petits bruits que laissait échapper Jim, tandis qu'il le caressait près, de plus en plus près d'un endroit qui l'intriguait entre tous. La clef de l'énigme, ce qui finalement, leur avait fait peur à tous les deux. L'intimité absolue ! se dit le jeune homme en se mordant la lèvre inférieure, tandis qu'il s'attaquait au caleçon de son amant. Et puis, avec une Sentinelle, on était récompensé au moindre contact. Quand il remonta lentement vers les yeux qui ne l'avaient pas quitté un instant, il pressa son propre désir contre celui de son partenaire qui sursauta.
— Cette partie du chapitre me plaît aussi, fit-il en embrassant Jim. Ce dernier enfouit ses mains dans ses cheveux et le retint prisonnier dans une longue étreinte, tandis que Blair fit une tentative maladroite à laquelle sa Sentinelle répondit immédiatement. Et à l'unisson, leurs corps se mirent à onduler doucement. Le jeune homme se sentit délicieusement perdu dans un flot de sensations extatiques, jusqu'à ce que...
Il ferma les yeux quand la vague de plaisir qui les portait tous les deux atteignit son paroxysme. Il sentit le corps de Jim se cambrer sous lui et eut l'impression de chevaucher quelque chose d'irrésistible, qui s'empara de lui peu après.
Il leur fallut de longues minutes pour reprendre leur souffle. Jim n'avait pas lâché les cheveux de Blair qu'il serrait dans ses poings tremblants.
— Mon Dieu…, laissa échapper la Sentinelle. Puis, après un silence et avec une ferveur qui toucha son Guide au plus profond de son âme : Je t'aime.
Blair cilla en sentant les larmes lui piquer les yeux. Il se blottit contre Jim qui le serra dans ses bras de toutes ses forces. Et d'une voix étouffée, il répondit :
— Je t'aime aussi.
***
Jim fut le premier à se réveiller. Il se mit sur son séant et prit tout son temps pour admirer le jeune homme étendu contre lui. Leur nuit avait été ponctuée de nouvelles caresses, de nouvelles surprises, tandis qu'ils s'offraient davantage l'un à l'autre. Ellison se dit qu'il n'aurait jamais assez de toute une vie pour tout connaître de son amant. Un sourire étira ses lèvres quand il pensa que c'était tant mieux. Il hésita, se demanda s'il n'allait pas se rallonger et attendre que Blair se réveille, puis il pensa que ce serait aussi amusant de prendre le petit déjeuner au lit ensemble.
Blair s'étira avec délice et ouvrit les yeux, quand une savoureuse odeur de café vint caresser ses narines.
— Allez, la Belle aux Bois Dormant, debout !
Sandburg laissa échapper un rire quand il se mit sur son séant.
— Mais c'est gargantuesque ! s'exclama-t-il à l'adresse de son partenaire qui attaquait sa deuxième tartine.
— On doit reprendre des forces. Moi, surtout, si je veux tenir le rythme…, ajouta Jim entre deux bouchées. Et puis, Martha en a encore fait pour un régiment. Ça serait dommage de gâcher toute cette nourriture… M'est d'avis… qu'elle a dû nous entendre, hier soir.
Blair rougit jusqu'aux oreilles.
— Comment tu le sais ?
— Dans la cuisine, elle n'arrêtait pas de me regarder avec un large sourire et hochait la tête d'un air entendu en me regardant remplir le plateau. Ah… et puis… Walter m'a donné ça pour toi.
Jim se pencha et récupéra le livre de Burton. Le jeune homme écarquilla les yeux.
— Il l'a séché page par page, expliqua la Sentinelle.
— Cet un homme est un saint ! s'extasia Sandburg qui ouvrit le livre avec précaution et le feuilleta tout aussi prudemment. Comme il allait le reposer, on entendit un bruit de moteur.
— Le docteur devait revenir ? demanda Blair avec une absence flagrante d'enthousiasme.
— Non, pas que je sache. Et ce n'est pas le bruit de sa voiture.
Jim, retrouvant ses réflexes de flic, se leva pour aller voir à la fenêtre. Il vit une berline grise s'arrêter devant chez les Breen. Un homme d'une trentaine d'années, tiré à quatre épingles, en sortit. Martha Breen vint à sa rencontre. Ils échangèrent quelques mots. Ellison se concentra aussitôt pour savoir ce qu'ils se disaient.
— Je souhaiterais voir Walter Breen.
— C'est de la part de qui ?
L'homme marqua une hésitation.
— Son fils… Jason.
La brave femme porta aussitôt sa main à sa bouche, pour étouffer un cri. Puis elle poussa littéralement le nouveau venu à l'intérieur.
— On a de la visite, fit Jim en se retournant vers son partenaire.
— Qui ?
— Tu ne devineras jamais, répondit laconiquement la Sentinelle.
Quelques minutes plus tard, ils étaient tous dans le salon. Walter et Jason, légèrement à part, discutaient à voix basse. Martha, elle, ne cessait de dire :
— Je n'arrive pas à y croire… Je n'arrive pas à y croire.
Blair et Jim lui souriaient. Mais Sandburg était un peu inquiet. Il aurait voulu demander à son partenaire de lui dire ce que le père et le fils se racontaient, mais visiblement, Ellison ne les écoutait pas.
Tout à fait lui, ça, avec son sens de l'honneur.
Le jeune homme ne parvenait pas à démêler ses sentiments. Durant ces derniers jours, il s'était senti comme dans une vraie famille, ici. Walter Breen l'avait traité comme aurait pu le faire un père. Il avait maintenant l'impression d'avoir perdu quelque chose.
Je suis un égoïste, songea-t-il finalement en secouant la tête. Et son regard se porta immédiatement sur sa Sentinelle. Il avait obtenu tellement !
Finalement, Walter et Jason les rejoignirent. Et Breen Senior annonça.
— Jason va rester quelque temps avec nous.
Cette annonce fut accueillie par des poignées de main, des félicitations, et une soudaine effusion : Martha serra son neveu contre elle et commença à pleurer sur sa cravate.
— Comment avez-vous trouvé cette adresse ? s'étonna finalement Sandburg.
— Je suis allé voir votre capitaine, Simon Banks, parce que je vous cherchais, répondit Jason Breen. Je lui ai raconté toute l'histoire. Je vous dois des excuses, M. Sandburg…
— Appelez-moi Blair, l'interrompit ce dernier.
— Blair, répéta Breen Jr avec un sourire. J'ai été injuste avec vous. Mais vous m'avez fait réfléchir. Et… je suis là.
— C'est une bonne chose, fit le jeune homme.
— Au fait, j'ai un message pour vous de la part de votre capitaine, reprit Jason en s'adressant aux deux complices. Il vous donne jusqu'à la fin de la semaine pour régler vos affaires et rentrer à Cascade. Sinon, il viendra vous chercher lui-même et s'occupera de vous remettre les idées en place en vous ramenant chez vous à coups de pied aux fesses. Ce sont ses termes, précisa Breen Jr.
— Jusqu'à la fin de la semaine, fit Jim. Ça me convient tout à fait. Et toi, grand chef ?
— Oui, ça nous laissera largement le temps, répondit ce dernier avec un large sourire.
— Bon, bon, bon, les interrompit Martha, ce n'est pas tout ça, mais j'ai des tartes à faire…
Jim et Blair se regardèrent et éclatèrent de dire. Les Breen furent incapables de comprendre ce qui les mettait ainsi de si bonne humeur. Puis les deux hommes sortirent sur la véranda et allèrent s'installer sur la balancelle. Dès que Blair se fut assis, les bras de sa Sentinelle vinrent naturellement se nouer autour de lui. Sandburg se laissa aller contre son amant et soupira :
— On peut dire que c'est une happy end.
— On l'a bien mérité, non ? réagit Ellison en sentant quelques regrets derrière ces mots.
— Oh que oui ! ça ne pouvait pas mieux finir, approuva le jeune homme.
— Mais…?
— Je crois que je suis un peu jaloux… C'est idiot, je sais…
— Non, je comprends, c'est à cause de Jason et Walter. Tu penses à ton père.
— Oui, avoua Sandburg. Je me demande qui il est, à quoi il ressemble, s'il sait qu'il a un fils… Enfin, tu vois… Je suis un éternel insatisfait.
— Mais j'espère bien…
— Quoi ?
— Oui, parce que moi aussi… J'ai quelques envies à assouvir, répondit Jim en enfouissant son visage dans les cheveux de Blair et en respirant profondément. Son Guide laissa échapper un rire. Jim prit un air faussement offensé :
— Qu'est-ce qu'il y a de si drôle ?
— J'adore quand tu fais ça. J'ai l'impression… que tu veux t'imprégner de moi.
— Je te l'ai dit, je suis accroc à Blair Sandburg. Et après la nuit dernière, mon cas s'est encore aggravé.
— Oh, oui, la nuit dernière… Excellent début, tu ne crois pas, pour des débutants ?
— Le meilleur est encore à venir, jugea Ellison.
— Le meilleur, rectifia Blair, c'est que nous allons apprendre tous les deux.
Le jeune homme se retourna pour faire face à son amant et prit son visage entre ses mains.
— Merci, murmura-t-il. Jim le regarda d'un air interloqué.
— Merci ? fit-il.
— Oui, merci… de m'avoir fait une place dans tes bras.
Et leurs lèvres se joignirent.
Fin.