— De nouveau ? Ce n’est donc pas la première fois que cela arrive.
— Non, la première fois c’était en terminal au lycée, commença-t-il d’un ton monocorde, comme un enfant qui récite une poésie qu’il a appris pour avoir une bonne note, pas parce qu’elle l’intéresse. J’avais dix-sept ans. Nous étions en cours de littérature quand nous avons entendu des coups de feu dans le couloir. Notre professeur nous a demandés de nous cacher sous nos pupitres et il est allé voir. J’ai entendu une détonation et M. Marshall est tombé à terre, il me regardait avec des yeux vitreux et du sang coulait de sa poitrine. Il était mort. Il y a eu un mouvement de panique dans la salle de classe, on s’est tous précipités vers l’autre porte, celle qui donnait sur la salle suivante. Mais la porte était coincée. Avec Randy, on a essayé de l’enfoncer mais on n’était pas assez forts.
— Qui est Randy ? Se risqua-t-elle à demander d’une voix douce.
— La porte de salle de classe s’est ouverte en grand et un gars est entré avec un fusil à pompe dans la main. Il avait le regard d’un dément, continua-t-il, paraissant ne pas l’avoir entendue. Je peux encore entendre les hurlements des filles de la classe. Il a commencé à tirer en criant que tout était de notre faute. Nous étions coincés, il n’y avait aucun moyen de fuir. Mes camarades tombaient, certains blessés, d’autres morts et d’autres essayaient de s’enfuir par les fenêtres mais nous étions au deuxième étage. Randy et moi, on s’acharnait toujours sur cette fichue porte qui ne voulait pas s’ouvrir. Et puis je l’ai vu qui nous mettait en joue, j’ai essayé de prévenir Randy mais je n’en ai pas eu le temps, il a tiré. Il est tombé dans mes bras et m’a entraîné dans sa chute. Il est mort presque immédiatement dans mes bras. J’ai fermé les yeux en attendant une balle pour moi, j’ai cru ma dernière heure venue. Je ne sais pas combien de temps je suis resté là, à attendre la mort qui n’est pas venue. C’est quand j’ai entendu les sirènes de police à l’extérieur que j’ai réalisé que j’étais encore vivant. J’ai eu du mal à me dégager, mais tout ce que je voulais c’était sortir de là. J’ai repoussé le corps de Randy et me suis précipité vers la porte de sortie pour me retrouver nez à nez avec ce fou.
Catherine retenait presque sa respiration. Jamais elle n’avait pensé que Nick pouvait avoir vécu ce genre d’expérience. Elle jeta un coup d’œil à l’embrasure de la porte où Grissom suivait le récit de son jeune protégé. Pour la première fois, elle pouvait voir une myriade de sentiment sur le visage normalement stoïque de Gil. Elle tourna de nouveau son attention vers Nick qui continua son récit, les yeux dans le vague.
— J’étais tétanisé, je ne pouvais pas bouger. La seule chose que je voyais, c’était cet énorme canon pointé vers moi. La police a envahi les couloirs et le gars m’a fait signe de m’approcher. Je ne voulais pas mais je n’ai pas eu le choix, il aurait tiré sinon et, Dieu me pardonne, je ne voulais pas mourir, dit-il avec culpabilité. Quand les policiers sont arrivés jusqu'à nous il me tenait pas le cou et il menaçait de me tirer une balle dans la tête s’ils ne partaient pas. Je tremblais, je pleurais comme un gamin, je voulais que ce cauchemar s’arrête et retrouver Randy. J’étais persuadé qu’il était encore vivant. Quand il a été sur le point de tirer, des policiers sont arrivés par derrière et m’ont tiré a l’abri au moment où il faisait feu. La balle m’a touché au bras mais je ne l’ai pas sentie tout de suite tellement j’étais soulagé que ce soit fini. Ce n’est qu’entendant le policier appeler une ambulance que la douleur s’est manifestée. Je me suis réveillé à l'hôpital quelques heures plus tard. Ma famille était là, inquiète mais heureuse de me voir vivant. J’étais en vie mais Randy, et trente-six de mes camarades, étaient morts. Cinquante-deux étaient comme moi, blessés et en état de choc.
— Seigneur Nicky….
Elle pouvait à peine imaginer ce qu’avait pu ressentir l’adolescent face à cette tragédie. Elle frissonna en pensant que cela pouvait arriver à n’importe quel moment, que personne n’était à l’abri.
— Je suis désolé, Catherine, dit-il au bord des larmes. Je n’aurais pas dû… C’est juste que pour la première fois en plus de quinze ans que j’y repense, j’étais presque parvenu à me convaincre que ce n’était pas arrivé. Mais ce soir…. Ce soir…
Il laissa enfin couler les larmes qu’il avait retenues toutes ces années. Il n’avait pas pleuré lors des funérailles de son meilleur ami, ni lors de la cérémonie officielle en mémoire des victimes de cette tuerie. Même quand il avait suivi la thérapie imposée par les médecins, il n’avait pas versé une larme. Catherine le prit dans ses bras, laissant le jeune homme se libérer enfin de sa peine et de sa colère. Tout son corps tremblait tandis qu’il sanglotait. Grissom regarda une dernière fois ses collaborateurs avant de quitter la pièce où il se sentait maintenant un intrus. Nick était en de bonnes mains. Quand enfin il se calma, il remarqua les joues couvertes de larmes de celle qui l’avait consolée.
— Je suis désolé Catherine, dit-il baissant les yeux, honteux de s’être laissé aller ainsi.
— Ce n’est rien... Nick… Nick regardez-moi.
Il ne bougea pas. Il se sentait fatigué, épuisé et vidé. Il n’avait jamais raconté en détail à personne tout ce qui c’était passé ce jour-là, même au psychologue. Ses parents avaient été très inquiets mais le voyant reprendre ses activités une fois sa blessure guérie, ils avaient simplement pensé qu’il avait réussi à surmonter le traumatisme. Mais c’était en partie faux, il avait juste repoussé les souvenirs dans un coin de sa mémoire et, cette nuit, il avait ouvert la boite de pandore et il ne savait pas s’il pourrait un jour la refermer. Catherine renonça à lui parler sachant pertinemment qu’il n’était pas en état de l’écouter. Elle le prit par le bras et le força à se lever puis elle le raccompagna jusque chez lui ou elle le mit au lit. Il ne protesta pas. Elle veilla sur lui pendant son sommeil, essayant de trouver les mots qu’il fallait pour lui faire comprendre que cela ne faisait pas de lui un moins bon enquêteur, car elle était sûre qu’il allait se remettre en question à cause de cette révélation. Il se réveilla quelques heures plus tard en hurlant de terreur.
— Nick ? Fit Catherine en entrant dans la chambre où il était assis sur le lit, le souffle court.
— Ils sont morts ! Ils sont tous mort !
— Nick ? Ecoutez-moi…
— Je n’ai rien pu faire pour les sauver ! Insista-t-il
— Nick, regardez-moi…Vous n’étiez qu’un jeune homme sans expérience et sans arme. Qu’auriez-vous pu faire ? Vous avez fait ce que vous pouviez.
— Mais ce n’était pas assez ! J’aurais du… J’aurais du…
— Vous auriez du quoi ?
— J’aurais du mourir moi aussi, murmura-t-il.
— Non, ne dites pas cela !
— Pourquoi ? Pourquoi je suis là dites-moi ?
— Parce que vous avez une tache à accomplir.
— Laquelle ? demanda-t-il sans être convaincu
— Nick, vous êtes une personne sensible, qui a du cœur, peut-être un peu trop parfois, et surtout vous êtes généreux. Ce qui vous est arrivé est horrible et tous les mots du monde ne pourront pas apaiser la douleur que vous ressentez mais vous vous êtes battus, vous avez continué à vivre et, à votre manière, vous contribuez à ce que cela ne se reproduise pas.
— Je ne crois pas que…
— Que ce soit vrai…
— Oui.
— Nick, chaque fois que nous mettons l’un des ses monstres en prison, nous évitons que d’autres personnes soient tuées ou blessées. Chaque fois que nous refermons un dossier, nous permettons à une famille de faire le deuil et de continuer à vivre.
Le jeune homme ne répondit pas tout de suite. Il se contenta de poser sa tête contre l’épaule de Catherine, méditant ce qu’elle avait venait de déclarer avec tant de ferveur. Il était prêt à croire qu’il était en vie pour une raison bien définie et qu’il méritait cette chance qui lui avait été offerte.
***
Quelques jours plus tard, dans le soleil couchant du Texas, Nick, un bouquet de fleurs sauvages à la main, des lunettes de soleil cachant son regard troublé, se dirigeait vers une tombe au milieu d’un jardin paisible. A l’ombre d’un grand arbre centenaire, il s’agenouilla devant une stèle. Il resta là immobile pendant un long moment repensant à leurs jeux d’enfants, à leur partie de football, aux filles qu’ils avaient draguées et à leurs projets d’avenir qui jamais ne verraient le jour. Silencieusement il rendit hommage à celui qui avait été son meilleur ami, déposa le bouquet et lui dit enfin au revoir pour de bon. Il allait enfin déposer son fardeau. Il se tourna vers la voiture, qui était garée un peu plus loin, et deux personnes d’un certain âge en descendirent. Ils ne s’approchèrent pas mais leurs regards en disaient long sur l’amour qu’il portait au jeune homme agenouillé sur l’herbe. Nick étaient revenu à leur grande surprise pour, disait-il, réfléchir à son avenir. Il avait besoin de faire le point et de voir si vraiment ce que Catherine lui avait affirmé était exact. Au début, il n’avait pas voulu en parler à ses parents et tout naturellement, un soir alors qu’ils regardaient le soleil se coucher assis dans le jardin, il avait parlé, parlé de ce qu’il ressentait ou de ce qu’il aurait du ressentir lors de la mort de Randy. Ses parents l’avaient écouté sans broncher et, quand enfin il était resté silencieux, son père s’était assis sur l’herbe à coté de lui et avait posé une main sur son épaule convoyant ainsi tout son amour à son fils qui souffrait intérieurement. Il ne dit rien mais ce simple contact avait touché Nick au plus profond de lui. Sa mère était venue le soir même dans sa chambre pour lui dire à quel point elle était fière de l’homme qu’il était devenu. Ils avaient parlé tous les deux pendant une bonne partie de la nuit et il avait fini par s’endormir, la tête posée sur les genoux de sa mère. Quand il s’était réveillé, le lendemain tout était clair dans esprit. La visite au cimetière était le dernier arrêt avant l’aéroport. Catherine avait raison, s’il était en vie c’était pour une bonne raison et il avait bien l’intention de la vivre cette vie qui lui était offerte sur un plateau. A l’aéroport, ses parents l’embrassèrent et lui souhaitèrent bon voyage, heureux de voir leur fils enfin déchargé de ce fardeau qui avait bien failli en finir avec lui. Nick monta dans l’avion, le jeune homme sourit quand celui-ci décolla. Dans quelques heures, il serait à Las Vegas. Dans quelques heures, il serait enfin de retour chez lui. C’était un nouveau départ, une nouvelle vie qui s’offrait à lui et il avait bien l’intention d’en profiter.
The end
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Dingue moi ? Oui et fière de l'être !!!